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Les difficultés de la recherche et ses dangers de vouloir conclure à partie de données (très) partielles.
Alors, le Bienheureux dit : "Ô moines, il y avait jadis un roi nommé Face de Miroir qui réunit une fois des aveugles de naissance"
Le roi leur dit : "Ô aveugles de naissance, connaissez-vous les éléphants ?"
Ils répondirent : "Ô grand roi, nous ne les connaissons pas, nous n'en avons aucune notion."
Le roi leur dit encore : "Désirez-vous connaître leur forme ? "
"Nous désirons certes la connaître."
Aussitôt, le roi ordonna à ses serviteurs d'amener un éléphant et aux aveugles de toucher eux-mêmes l'animal avec leur mains. Parmi ceux-ci, soit les défenses, soit la tête, soit le dos, soit le flanc, soit la cuisse, soit la patte antérieure, soit les traces de pas, soit la queue. A tous, le roi dit : "Ceci est l'éléphant".
Alors le roi Face de Miroir fit écarter l'éléphant et demanda aux aveugles : "De quelle nature est l'éléphant ?"
Les aveugles qui avaient pris la trompe dirent :"L'éléphant est semblable à un van." Ceux qui avaient pris une défense dirent :"L'éléphant est semblable à un pilon." Ceux qui avaient pris la tête dirent : "L'éléphant est semblable à un chaudron". Ceux qui avaient pris le dos dirent : "L'éléphant est semblable à un monticule". Ceux qui avaient pris le flanc dirent :"L'éléphant est semblable à un mur". Ceux qui avaient pris la cuisse dirent : "L'éléphant est semblable à un arbre". Ceux qui avaient pris la patte antérieure dirent : "L'éléphant est semblable à une colonne.". Ceux qui avaient pris les traces de pas dirent : "L'éléphant est semblable à un mortier.". Ceux qui avaient pris la queue dirent : "L'éléphant est semblable à une corde".
Durgha-âgama, Lokaprajnapati sûtrâ, cf. L'inde des sages de Michel Hulin, Félin,, Philippe Lebaud, 2000, p.31-32.
Cette parabole est-elle moins une auto-caractéristique de la pensée indienne dans ses contradictions (pour un esprit occidentale) que l'expression de la croyance fondamentale selon laquelle, aucun point de vue (darshana) n'est capable de saisir adéquatement l'absolu, mais seulement telle ou telle de ses facettes, c'est-à-dire de façon partielle et jamais exhaustive ? A cette question, nous pouvons répondre avecs les mots de François Chenet : cette "parabole des aveugles et de l'éléphant" partagée par les philosophes jaïnas et bouddhistes, montre que :
"Nous sommes voués à percevoir le monde selon la limitation d'une perspective, il convient d'accepter une disjonction de tous les modes de prédiction, et toutes les "vues métaphysiques" ne sont que des appréhensions partielles de la Vérité totale, laquelle est inconceptualisable et se tient au delà du champ de notre connaissance, par delà toute analyse rationnelle".
François Chenet : Article : "L'Inde et la Grêce", in Encyclopédie philosophique universelle, IV, Le discours philosophique, P.U.F., 1998, p. 1302.
L'inconceptualisable est une notion étrangère à la philosophie occidentale car elle implique l'impossibilité de se livrer à une analyse rationette. Ici se situerait la seule ligne de démarcation entre une certaine conception de la philosophie en Inde et la philosophie occidentale qui nous a habitués à interroger le réel, à le saisir dans un discours. Dans certains aspects de la culture indienne, nous nous trouvons alors dans un labyrinthe sans Minotaure et sans fil d'Ariane. Celui qui s'aventuere dans ce dédale indien perd naturellement et inévitablement son chemin s'ila l'ambition de "plaquer" sa culture occidentale sur des textes indiens. C'est ici que nous pouvons, non pas excuser Hegel et tous ceux qui contestent encore actuellement l'authenticité de la philosophie indienne, mais comprendre les hésitations des philosophes occidentaux sur l'adoption d'une position claire et commune devant l'indianité naissante et confirmée.
C'est une histoire qu'on utilise souvent dans un contexte philosophico-religieux pour montrer combien, seul, on ne peut rien, mais elle s'utilise aussi en épistémologie pour faire saisir la difficulté de comprendre un phénomène dont on ne peut connaître que des fragments, soit parce que les données sont partielles (comme pour les OVNI), soit parce que la "réalité" est inaccessible (comme pour la structure fine de l'atome).
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